Ciné-spirit - L' Abbé Pierre - Une vie de combats

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Né dans une famille aisée, Henri Grouès a été à la fois résistant, député, défenseur des sans-abris, révolutionnaire et iconoclaste. Des bancs de l’Assemblée Nationale aux bidonvilles de la banlieue parisienne, son engagement auprès des plus faibles lui a valu une renommée internationale. La création d’Emmaüs et le raz de marée de son inoubliable appel de l’hiver 54 ont fait de lui une icône. Pourtant, chaque jour, il a douté de son action. Ses fragilités, ses souffrances, sa vie intime à peine crédibles sont restées inconnues du grand public. Révolté par la misère et les injustices, souvent critiqué, parfois trahi, Henri Grouès a eu mille vies et a mené mille combats. Il a marqué l’Histoire sous le nom qu’il s’était choisi : l’Abbé Pierre.

L’abbé Pierre, déconstruction d’un mythe

Le dernier biopic sur l’abbé Pierre a été choisi par une pasteure et l’administratrice d’un cinéma à
l’été 2024 pour être projeté en hiver, soit 70 ans après le fameux appel d’où naîtra une œuvre
remarquable : Emmaüs. Juste après ce choix éclatèrent les scandales sur cette figure devenue
iconique, mythique, sainte et pressentie à la canonisation. La pasteure et l’administratrice qui ne
s’y attendaient pas se sont posé mille questions et ont décidé de maintenir le film contre vents et
marées.
En effet, la technique de l’autruche et la pratique de la cancel culture ne servent pas la défense
des victimes, l’œuvre de la justice et de la vérité pour l’abbé Pierre qui n’est plus là non plus pour
se défendre, la démythologisation de celui-ci. Sa création, Emmaüs, est une œuvre de charité,
mais il n’était pas l’incarnation parfaite de cet amour vrai. L’Eglise réformée ne consent
absolument pas à ces actes et ne veut pas non plus se taire à ce propos
La vague du mouvement « MeToo » permet la libération de la parole des femmes, des hommes et
des enfants qui ont été victimes de crimes sexuels et par conséquent ouvre un chemin
thérapeutique nécessaire et salutaire.
La projection du film « L’Abbé Pierre-Une vie de combats » sera précédée d’une présentation et
suivie pour celles et ceux qui le souhaitent d’un moment de débat et de partage bienveillants,
pacifiques et constructifs.
Admirablement servi par Benjamin Lavernhe et Emmanuelle Bercot, ce long métrage de Frédéric
Tellier sorti en 2023 sur un homme contesté l’année d’après offrira aux spectateurs plusieurs
pistes de réflexion et d’action constructives.
En fait partie notre besoin de nous créer des mythes, des icones surtout en temps de crise, ce
qu’un Roland Barthes inquiet avait développé dans un texte de ses « Mythologies » paru en 1957
et intitulé « Iconographie de l’abbé Pierre ».
D’autre part, si l’Eglise catholique et bien d’autres savaient, pourquoi ne savions-nous pas, et si
nous avions su qu’aurions-nous pu mettre en œuvre dans le cadre d’un accompagnement d’un
homme, des victimes et d’une création ?
Comment prévenir d’autres situations dramatiques ? Il y a vraisemblablement des cas qui sont
restés dans le silence d’une Eglise qui se tait tout en se contentant de qualifier l’abbé Pierre de
« terrible pécheur », comme l’a fait récemment le pape François.
Pourquoi faudrait-il débaptiser la fondation Emmaüs qui fait un travail extraordinaire auprès des
plus démunis et mène à présent une recherche courageuse de vérité et d’aide aux victimes d’un
prédateur sexuel qu’elle avait déifié ?
Redécouvrons un texte qui fait référence dans l’accompagnement et qui a inspiré le nom de cette
fondation, Luc 24, 18-35 : deux hommes en crise suite à la mort de Jésus retournent dans leur
village d’Emmaüs. Un inconnu se joint à eux et s’enquiert de ce qu’ils vivent, en toute discrétion,
et permet la libération de leurs émotions et de leur parole. Invité par ceux qu’on appellera les
disciples d’Emmaüs, il est retenu pour partager un repas à la tombée du soir dans une auberge.
Le Christ ressuscité n’est reconnu qu’à la bénédiction du souper mais il disparaît.
Enfin, en déconstruisant un mythe par la recherche d’une vérité qui libère, guérit et prévient,
l’amour agapè ou amour de charité retrouvera sa véritable place, indissociable à celle de la
justice. Roland Barthes exprimait son inquiétude par ces mots à la fin de son iconographie : « et
je m'inquiète d'une société qui consomme si avidement l'affiche de la charité, qu'elle en oublie
de s'interroger sur ses conséquences, ses emplois et ses limites. J'en viens alors à me demander
si la belle et touchante iconographie de l'abbé Pierre n'est pas l'alibi dont une bonne partie de la
nation s'autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité
de la justice. »

Les ministres du Par8